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L’amie inconnue de Jean Moulin

Les conditions de l’arrestation de Jean Moulin sont connues partiellement. Des archives de la mi-juin 1943 demeurent en effet inaccessibles tant en France qu’à Londres.

L’historien Jacques Baynac, qui a précédemment publié Secrets de l’affaire Jean Moulin et Présumé Jean Moulin, part de ce constat d’inaccessibilité pour  concentrer ses recherches sur les relations électives du résistant. Trois femmes entourent Jean Moulin : sa soeur, Laure Moulin, son amie Antoinette Sachs, et Jeanne Boullen,  inconnue du grand public.

Intrigué par une citation de Laure Moulin évoquant les « prouesses restées clandestines » accomplies par Jeanne Boullen, l’historien décide d’investiguer sur son rôle, elle qui fut une des dernières personnes à côtoyer Jean Moulin avant son arrestation. Après une décennie d’âpres recherches, Jacques Baynac finit par retrouver trace de la petite-fille de Jeanne Boullen, grâce à  l’institut Yad Vashem. L’auteur parvient ainsi à accéder aux notes de Jeanne Boullen, couchées sur un cahier bleu. Précieux cahier.

Jeanne Boullen grandit dans une famille protestante. Elle obtient son brevet d’infirmière en 1934. En 1935, elle s’engage au sein de la Croix Rouge. En 1939, elle est promue infirmière chef de la défense, affectée à la Préfecture d’Amiens. Elle rencontre Jean Moulin à Chartres, en mai 1940, après les bombardements d’Abbeville et de Beauvais. Le charme opère, malgré la pesanteur du contexte : « Ce Préfet imperturbable me rappelle soudain Lawrence d’Arabie et je le lui dis en riant. Grave et soucieux, avec sa belle voix et son léger accent méridional qui lui donne un charme tout particulier, il me dit : « Petit Boullen-je crois qu’on vous appelle ainsi-la guerre, et bien, c’est sérieux. Il se pourrait bien que nous y passions tous. » (p.43) Le combat de la cause juste qui les soude.

Jeanne Boullen connectera Jean Moulin avec Jacques Monod, et un important réseau de protestants, formé de pasteurs français,  des responsables de la YMCA et de l’USC, en la personne du pasteur Howard Brooks : « Officiellement mandaté par l’USC, le Pasteur Brooks a aussi secrètement reçu l’onction des services américains ainsi que la bénédiction de leurs homologues anglais. Il est chargé d’une double mission, l’une à mener ouvertement, l’autre à conduire clandestinement. La première consiste à enquêter pour le compte de l’USC sur la situation dans les nombreux camps d’internement où Vichy parque les étrangers à ses yeux suspects. La seconde, commandée par les services secrets, est de faire le point sur la réalité de la Résistance en France dont deux éminents français émigrés aux Etats-Unis assurent qu’elle existe, qu’elle s’étend et qu’elle agit, ce dont Washington et Londres doutent, tout en s’interrogeant sur la couleur politique de cet hypothétique mouvement ».(p 75)

Des risques, Jeanne Boullen en a pris. D’elle, la veuve de Jacques Monod précise : « Elle nous a amené des prisonniers évadés, des ouvriers du nord, des soldats anglais, des insraélites à qui elle avait fait passer la ligne de démarcation. Avec mon mari, avec le pasteur Heuzé, et Mr Lowry (quaker), elle a sauvé enfants et adultes israélites« .(p 68) L’amie inconnue de Jean Moulin, nous permet de découvrir cette femme engagée, ses actions, la fidélité infaillible de Laure Moulin à son égard, dans les moments de pénurie, jusqu’à la fin de ses jours.

Mariée pendant l’occupation, à Franz Neumann, jeune poète autrichien juif,  dont elle aura deux fils, Jeanne Boullen pensait : « Qu’aux pouvoirs nés d’hier il faut résister aujourd’hui, que rien ne compte que la fraternité, et que la conscience est la volonté vraie de Dieu » (P.24) Quarante-cinq  ans après son décès, la force de son courage nous éclaire.

 L’amie inconnue de Jean Moulin, par Jacques Baynac, Edition Grasset, 141 pages, dépôt légal mars 2011.

 

 

 

 

 

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Et je renaîtrai de mes cendres, Laurence Finet

Laurence a quatre enfants et un mari aimant. Elle est docteur en informatique et récemment promue directrice de la production. Cette carrière, elle l’a accomplie avec constance, mais sans envie réelle.

Sa volonté tue, c’était l’écriture. Mais ce contournement de sa vocation ne constitue pas le cœur de ses combats. Il est simplement le fruit de son affirmation mutilée.

Laurence craque. En elle, enfouies depuis tant d’années, une honte corrosive, et une culpabilité omniprésente.

Laurence n’a pas eu une enfance ordinaire. Elle n’a jamais connu l’insouciance. Aujourd’hui encore, elle ne sait pas poser de limites aux exigences de son entourage. Elle croit que sa valeur est dans l’appréciation de l’autre. En elle, l’idée qu’elle ne vaut que par ses efforts pour plaire.

Laurence a subi, comme ses frères, une maltraitance verbale et physique. Laurence a subi, en plus de ses frères, l’indicible.

Cet indicible concernerait aujourd’hui quatre millions de français. L’inceste.

Laurence a gardé pour elle ces offenses. Laurence a caché sans les panser, ses plaies.

Suicidés, ses deux frères. Savaient-ils ? Etait-elle indirectement l’objet de leur rejet de cette vie ?

Et je renaîtrai de mes cendres, est un récit autobiographique bien rythmé, coloré, malgré le sujet austère de la souffrance.

Laurence aura à lutter contre ce sentiment de honte et de culpabilité. Elle aura à affronter la maladie. Elle aura à apprendre à goûter chaque jour, chaque heure, chaque souffle.

Dans ses luttes, elle est accompagnée par un mari entier et dévoué.

Laurence Finet a un réel talent pour l’écriture. On l’accompagne dans chacune de ses batailles. On se surprend à s’interroger sur la nature de la nécessité du pardon. La question n’est plus de savoir si on doit pardonner, mais si on le peut.

Laurence doit pardonner, pas par faiblesse, mais pour se libérer de ses servitudes : « Et puis un jour, je comprendrai le vrai sens du pardon. Non pas celui que l’on prononce du bout des lèvres pendant que le cœur lutte contre la colère. Non, l’envie tout simplement de couper le lien qui m’attache à ceux qui m’ont fait du mal. » (p. 388)

Apprenant à se libérer de sa culpabilité de s’affirmer comme auteur de sa vie, en posant ses propres frontières, en sachant dire non sans renier son nom, Laurence Finet renaît.

Laurence écrit. Laurence s’écrit.

 

Et je renaîtrai de mes cendres, les éditions de l’Atelier.

 

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La nuit de Zelemta

Je le précise d’emblée, malgré la grande notoriété de l’auteur, La nuit de Zelemta, est le premier livre de René-Victor Pilhes que j’ai lu.
Admirablement bâti et narré, il campe des personnages aux intérêts antagonistes, mais mus par une même soif de justice.
Jean-Michel Leutier, brillant adolescent pied-noir, fils d’un gendarme et d’une infirmière, est envoyé au Lycée Pierre de Fermat, à Toulouse, dans un souci de poursuite d’excellence républicaine.
Mais en esprit se frottant à la rigueur qu’exige toute étude philosophique, le jeune Leutier représente un terrain fertile au questionnement des évidences supposées.
Amené pour une raison de galanterie envers la sœur d’un ami à effectuer des visites charitables à la prison d’Albi, il y rencontre l’artisan de la révolution algérienne. Abane Ramdane exerce sur lui, sinon une influence, tout au moins un éveil de conscience : « Il se sentait incapable d’éluder une réalité irrécusable dont il ne comprenait pas pourquoi il ne l’avait pas aperçue plus tôt : dans son Algérie natale, il y avait dans un camp ceux qui possédaient presque tout et ceux qui ne possédaient rien. » (p.132)
Méconnue, la guerre d’Algérie le demeure. Le récit opère une répartition pondérée des motivations des pieds-noirs, distinguant la majorité des européens des « maquignons », qui, non contents d’être à l’origine du sentiment d’injustice, n’ont subi aucune conséquences liées au conflit : « Cela me parait impossible vu leur attachement sincère aux idées socialistes et tant je les sais éloignés, à tous points de vue, des gros maquignons, les Borgeauds, les Schiaffino et autres Blachette, magnats de la marine marchande, de l’Alfa, des milliers d’hectares, des milliers de travailleurs, à l’heure où je vous parle, déjà à l’abri des convulsions qui vont broyer les petits pieds-noirs. » (p. 140)
Il rappelle le désintérêt des métropolitains pour l’Algérie et les pieds-noirs.
Il décrit l’aveuglement des pieds-noirs, sans toutefois le juger : « Les hommes ne se résignent pas à battre en retraite à temps, à éteindre prématurément les maigres lueurs d’espérance, ils raillent les miracles, mais les attendent toujours. »(p. 115)
On ignore si le personnage de Jean-Michel Leutier est inspiré d’un sous-lieutenant précis, ou s’il a vocation à personnifier le déchirement intérieur de tout individu épris d’un idéal de justice, et attaché à l’honneur de défendre sa patrie. Sa nation.
L’auteur a lui-même été sous-lieutenant. Il connaît les lieux. Abane Ramdane est lui, un personnage historique, sorti, à la faveur d’une écriture roborative, des oublis. L’oubli de son rôle fondateur dans l’indépendance de l’Algérie. L’oubli de son assassinat par les défenseurs de la cause qu’il a faite émerger : « Tour à tour présenté comme un Robespierre ou le Jean Moulin et même le Mao Tsé-toung africain, s’il avait survécu à la guerre, Abane Ramdane reste peu ou mal connu. Cela n’est pas fortuit. Une véritable conjuration du silence en a fait l’oublié, voire « l’évacué » de la révolution algérienne. » (p.13)
Un autre règlement de la question algérienne aurait-il été possible ?
La nuit de Zelemta est un roman qui évoque la densité de la question algérienne. Les précurseurs, les visionnaires peuvent être les oubliés des honneurs.
La compassion elle, est présente chez l’auteur, pour cette population pied-noir, aveuglée par le poids des habitudes.
Le roman, dont le narrateur est un « petit curé » relatant les confidences de Jean-Michel Leutier en fin de vie, amène peu à peu le lecteur à cette fameuse nuit du printemps 1957.
L’évènement de cette nuit s’est-il produit ? Est-il simplement fictionnel ? Le lecteur en reste impacté.

http://www.albin-michel.fr/La-Nuit-de-Zelemta-EAN=9782226319425

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L’intérêt de l’enfant, Ian McEwan

L’intérêt de l’enfant captive. Ian McEwan nous entraîne dans un questionnement alerte sur le respect de la dignité du choix d’un individu mineur, la définition même de la liberté qui peut être en inadéquation avec l’intérêt perçu par l’ordre moral, et la quête de sens.

La responsabilité humaine s’arrête-t-elle aux bornes du devoir incombant à sa profession ? La responsabilité d’un juge peut-elle outrepasser le devoir de délibérer avec justice voire justesse ?
Fiona Maye a 59 ans. Elle a consacré sa vie au droit. Elle est magistrate et doit arbitrer la question de l’intérêt de l’enfant, tant lors de divorces où est sous-tendue la question du bien-être des enfants, que lors de procès engageant le pronostic vital d’un individu mineur.
En urgence, elle doit statuer sur la requête d’un hôpital en faveur de la transfusion d’un adolescent de 17 ans dont les parents, témoins de Jéhovah, refusent tout traitement sanguin, au nom de leur foi.
Adam Henry aura 18 ans dans 3 mois. La question se pose donc du respect de son choix personnel, et de son adéquation avec son intérêt.
Le libre arbitre est-il illusoire ? La neutralité d’un jugement est-elle garantie, ou un jugement est-il nécessairement teinté du vécu et de la perception de la personne qui a la fonction de juge ?
Enchevêtrant au récit du cas à juger, la vie sentimentale en péril d’une quinquagénaire sans enfant, McEwan pose avec acuité, et en miroir, la question de la nature intrinsèque du libre-arbitre.
Si le libre arbitre est « une illusion nécessaire » c’est que sur ce postulat repose le fait d’assumer la responsabilité morale de nos actes, selon les termes mêmes de l’auteur lors de son interview en date du 05/10/15 sur les ondes de France Culture (in La Grande table, « Fait-on le choix de sa vie ou de sa mort ? »)

Dans un récit précisément fuselé, Ian McEwan aimante l’attention du lecteur, par une parfaite construction psychologique de ses personnages. Il questionne la valeur que l’on donne aux libertés individuelles, et la quête insatiable du sens, qui ne se substitue pas à l’idéal du droit.

L’intérêt de l’enfant est-il borné par sa volonté ?
Définir l’intérêt de l’enfant relève-t-il d’un idéal à atteindre ? Est-il tout simplement possible de poser objectivement, d’une façon acceptable par tout être rationnel, en quoi réside l’intérêt de l’enfant ? Peut-on déparier la volonté propre d’un enfant de celle de ses parents, voire de sa communauté ?
Comment distinguer une volonté individuelle, l’expression d’une liberté affirmée de l’emprise exercée par les usages et valeurs d’une communauté d’appartenance ?
Qu’est-ce que l’intérêt de l’enfant ? Qui peut le circonscrire ?
Le roman ne nous dit rien des croyances de Fiona. Il nous apprend qu’elle porte à l’idéal de justice, une dévotion entière :
« […] elle avait compris (…) qu’elle était mariée au droit, de même que certaines femmes étaient mariées au Christ. »(p.59)
Par ses jugements, elle estime contribuer au progrès de la civilisation.
« Dans ses accès d’optimisme, elle voyait une preuve significative du progrès de la civilisation dans le fait que la loi plaçait l’intérêt de l’enfant au-dessus de celui des parents. » (p.16)
Ayant une haute idée de l’intérêt de l’enfant, Fiona refuse toute considération sur les systèmes de valeur des religions des parties dont elle a à arbitrer les requêtes :
« Les religions, les systèmes de valeur, le sien compris, ressemblaient plus aux pics d’une chaîne de montagne au loin, aucun n’étant visiblement plus haut, plus important, plus vrai qu’un autre. Qui pouvait juger ? » (p. 126)
Fiona décide de rencontrer Adam Henry pour déterminer s’il est en capacité de de comprendre les conséquences du refus d’une transfusion sanguine, et, si ce refus émane de sa volonté personnelle ou découle d’un comportement valorisé par sa communauté:
« Je vais vous dire pourquoi je suis là Adam. Je veux m’assurer que vous savez ce que vous faîtes. » (p.177)
Le père d’Adam, comme sa communauté, considèrent en effet que « mélanger son propre sang, avec celui d’un animal ou d’un autre être humain est une souillure, une contamination. C’est le rejet du merveilleux cadeau fait par le créateur, voilà pourquoi Dieu l’interdit catégoriquement dans la Genèse, le Lévitique, et les Actes des apôtres. » (p.89)
Permettre à un individu de s’extraire de l’emprise d’une communauté est conforme à la liberté de chaque individu dans nos démocraties. Comme le soulignait Amartya Sen « La liberté culturelle bien comprise, c’est de savoir résister à l’approbation systématique des traditions passées, quand des individus voient des raisons de changer leur mode de vie. » (Article du 29/08/2006, in Le Monde des Idées, Le multiculturalisme doit servir la liberté)
Néanmoins, peut-on s’en extraire seul, sans repère, sans accompagnement ?
« Il était venu la retrouver, cherchant ce que tout le monde cherche, et que seuls les gens qui croient à la liberté de pensée, et non au surnaturel peuvent donner. Du sens. » (p.228)
Présentée comme inaccessible « Divinement hautaine, diaboliquement intelligente, et encore belle. » (p.126) Fiona se révèle atteinte en plein cœur de situations qu’elle a dû trancher juridiquement, au point que sa vie intime en pâtit.
Loin de sa jeunesse passionnée « Elle s’était sentie précipitée en arrière, vers un espace lointain et inhabité, et plus tard, allongée tous deux côte à côte, telles des stars de cinéma après l’amour, ils riaient du bruit qu’elle avait fait » (p.207), elle affronte l’éloignement de son mari qui n’imagine pas qu’elle puisse être aussi marquée, aussi hantée par certaines affaires jugées :
« Ils connaissaient tous deux la vitalité du non-dit, dont les fantômes invisibles dansaient autour d’eux à présent. » (p.141)
La force de ce roman tient autant à la finesse de la description psychique des personnages qu’à la pertinence du sujet éponyme « l’intérêt de l’enfant ».
Articulé autour de la déclaration du Children Act en 1989, selon laquelle, l’intérêt de l’enfant prime sur tout autre considération, l’auteur laisse au lecteur le soin d’apprécier si l’intérêt de l’enfant est mieux servi par le développement de ses dons ou la dignité de sa volonté. (p 137, non explicité ici pour laisser aux futurs lecteurs l’attrait de la découverte).
En effet le jugement rendu suscite une question. Il dit le droit. Il ne résout pas une question dans l’absolu. Aurait-il, ce jugement, été identique si le profil de l’enfant était dépourvu des talents décrits ? Qu’en aurait-il été de la définition de l’intérêt de l’enfant si Adam n’avait cette appétence pour la poésie ou la musique ?
Peut-être faut-il revenir au sens étymologique de l’intérêt « inter-esse » ce qui fait exister entre, ce qui permet le lien.
« Le bien-être tenait à la convivialité d’un enfant avec sa famille, avec ses amis, constituait l’ingrédient essentiel. Aucun enfant n’est une île. » (p.28)
Fiona détermine ce qu’elle croit âtre l’intérêt de l’enfant comme de la société auquel appartient cet enfant (j’écris bien la société, et pas la communauté.)
Le suspense est préservé. L’écriture est efficace. Le questionnement, lui, ne se referme pas avec le livre. Qui peut objectivement définir l’intérêt de l’enfant ? Cet intérêt peut-il être scindé du lien social, c’est-à-dire de son humanité ? Tout individu est théoriquement libre, dans notre société, de s’extraire de sa communauté. Mais tout individu a-t- il l’accompagnement nécessaire dans cette situation donnée ? Avoir le droit de s’extraire d’une communauté revient-il à pouvoir s’en extraire, seul ?
Ce roman évoque la question ardue de l’intérêt de l’enfant, mais aussi celle de l’intérêt d’un individu au sein de sociétés multiculturelles. Il bouscule la perception que l’on peut avoir du devoir de chacun, qui ne se borne pas à l’exercice d’une fonction, mais nous élève au rang de co-responsable du lien social.
Ce livre entre en résonance avec plusieurs questions sociétales, comme celle du droit des mineurs et la responsabilité de leurs parents face à la fin de vie.
La liberté est une responsabilité. Infinie dans un monde fini, elle définit.

L’intérêt de l’enfant, Ian McEwan, Gallimard, octobre 2015.
Inspiré d’une histoire vraie, le roman sera bientôt adapté au cinéma. L’écrivain est également scénariste.

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La nuit de feu et la fraternité des ignorants

« La nuit de feu » touche juste. Remarquablement écrit, il confronte nos évidences. La philosophie ne naît-elle pas de l’étonnement des choses simples ?
Des personnages aux certitudes revendiquées et antagonistes se rencontrent. Dans le désert, ils marcheront deux semaines, ensemble. Leurs heurts sémantiques couvent une commune obsession : l’explication : « Les dieux changent, se succèdent, meurent, les modèles cosmologiques également, et ne persiste qu’une ambition, celle d’expliquer. » (p.69)
Les mots ne rapprochent pas toujours. Ils peuvent éloigner, enfermer, orienter : « En secouant la tête, je chasse les militaires lexicaux. » (p.138)
Croyant ou incroyant, par quoi sommes-nous guidés ? « Jadis, les gens croyaient parce qu’on les y incitaient, aujourd’hui, ils doutent pour le même motif. » (p.78)
Eric-Emmanuel SCHMITT ne nous fait pas uniquement partager une expérience personnelle avec son verbe scintillant : «  En contraste avec l’austère absence de meubles, de bibelots ou d’images, le couscous m’apparut fastueux, coloré, ses viandes et ses légumes posés tels des bijoux sur un coussin de semoule. » (p.9). Ce que l’auteur nous offre de plus précieux, c’est un paradigme qui rompt l’opposition binaire entre croyant et incroyant.

Le pourquoi du comment est également inaccessible à chacun, fondant une nouvelle fraternité ; celle des ignorants.
La véritable fraternité ne réside pas dans le partage d’une croyance ou celui de son absence. La fraternité, mère de tolérance, prend sa source dans l’acceptation de l’ignorance comme donnée intrinsèquement humaine.
Ainsi Eric-Emmanuel SCHMITT, à travers le récit d’un homme qui se perd pour mieux se trouver, éprouver l’indicible grâce, ne cherche pas à convaincre.
Il clarifie, par sa rigueur conceptuelle, une confusion entre croire et savoir : « Ce que je sais n’est pas ce que je crois. Et ce que je crois ne deviendra jamais ce que je sais. »(p.181)
L’agnosticisme devient le paradigme de notre fraternité.
Qu’elle décide de croire, ou de ne point croire, l’humanité doit avoir conscience de son ignorance : « Face au questionnement sur l’existence de Dieu, se présentent trois types d’individus honnêtes, le croyant qui dit « je ne sais pas mais je crois que oui », l’athée qui dit : « je ne sais pas mais je crois que non », l’indifférent qui dit : « je ne sais pas et je m’en moque. » (p.181)

La nuit de feu est un excellent livre, que j’ai relu, sans le consumer, dès sa dernière page achevée.
Renvoyant dos à dos les dogmatiques de toute obédience, il resitue l’agnosticisme à la hauteur d’un humanisme pacifique : « Nous devons reconnaître et cultiver notre ignorance. L’humanisme pacifique coûte ce prix-là. Tous, ne ne sommes frères qu’en ignorance, pas en croyance. »(p.182)

Respecter l’autre, c’est reconnaître et accepter que pas plus que moi, il ne sait. Il s’essaie.

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Oscar et la dame rose

Oscar a dix ans. Douze jours lui restent à vivre.

La dame rose a l’âge de ses rides, et a conscience que tout n’est que passage. Elle est croyante. Lui assimile croyance et naïveté. Dieu comme le père Noël seraient deux figures d’une même lâcheté qui consiste à voiler nos manques.

Chaque jour peut avoir la densité et charge émotionnelle d’une décennie. Le temps est une perception. Le vécu n’est pas linéaire.

« A partir d’aujourd’hui tu observeras chaque jour, en te disant que ce jour compte pour dix ans »

Qui est la dame rose, et qu’apporte-t-elle à Oscar ?

La dame rose est une visiteuse. Une ancienne catcheuse. Elle donne de son temps à des enfants hospitalisés. Elle apporte à Oscar une compréhension franche de sa maladie et de son sursis. Elle ne le plaint pas. Elle ne lui ment pas, ni n’esquive sur les jours qui lui sont comptés. La souffrance est le partage de l’humanité. Même Dieu ne s’y soustrairait pas totalement. Elle lui montre que croire en un au-delà n’est pas s’aveugler sur la réalité de la souffrance ou de la mort physique, mais concentrer son esprit sur sa liberté première.

« Voilà. Il faut distinguer deux peines, mon petit Oscar, la souffrance physique, et la souffrance morale. La souffrance physique, on la subit. La souffrance morale, on la choisit ».

De fait, la pleine conscience de chaque étape de sa vie conduit Oscar à affronter ses peurs : celles des non-dits, celle de ne pas plaire tel qu’il est, celle de souffrir sans raison.

Apprivoiser l’idée de sa finitude l’idée n’est pas neuve au plan philosophique. D’ Epicure qui y fonde la vie heureuse, à Sénèque, ou à Nietzsche qui y ancre son gai savoir, l’oméga est l’alpha.

La fin de la vie est la nécessaire condition d’une vie libre, d’une priorisation de nos choix, et donc du sens et de l’unicité de cette évanescente existence.

Mais la force du conte d’Eric-Emmanuel Schmitt tient à la rencontre de deux personnages aux conceptions distinctes qui croissent chacun au verbe de l’autre, dans l’intimité de leur quotidien. Mamie Rose n’impose pas sa croyance. Oscar fini par épargner de son jugement le médecin, impuissant, et ses parents. Sans Oscar, la dame rose ne serait pas Mamie Rose.

L’auteur ne positionne pas le récit autour de la notion d’une injuste et absurde rétribution, et réfuterait, à elle seule, la possibilité de l’existence d’un Dieu, mais bien plus autour d’une indicible  grâce. Même dans la souffrance d’une maladie incurable, le sens peut surgir. Ce n’est pas la maladie qui couvre la vie d’un non sens. C’est la liberté de saisir chaque instant qui permet à la grâce de scintiller.