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La nuit de Zelemta

Je le précise d’emblée, malgré la grande notoriété de l’auteur, La nuit de Zelemta, est le premier livre de René-Victor Pilhes que j’ai lu.
Admirablement bâti et narré, il campe des personnages aux intérêts antagonistes, mais mus par une même soif de justice.
Jean-Michel Leutier, brillant adolescent pied-noir, fils d’un gendarme et d’une infirmière, est envoyé au Lycée Pierre de Fermat, à Toulouse, dans un souci de poursuite d’excellence républicaine.
Mais en esprit se frottant à la rigueur qu’exige toute étude philosophique, le jeune Leutier représente un terrain fertile au questionnement des évidences supposées.
Amené pour une raison de galanterie envers la sœur d’un ami à effectuer des visites charitables à la prison d’Albi, il y rencontre l’artisan de la révolution algérienne. Abane Ramdane exerce sur lui, sinon une influence, tout au moins un éveil de conscience : « Il se sentait incapable d’éluder une réalité irrécusable dont il ne comprenait pas pourquoi il ne l’avait pas aperçue plus tôt : dans son Algérie natale, il y avait dans un camp ceux qui possédaient presque tout et ceux qui ne possédaient rien. » (p.132)
Méconnue, la guerre d’Algérie le demeure. Le récit opère une répartition pondérée des motivations des pieds-noirs, distinguant la majorité des européens des « maquignons », qui, non contents d’être à l’origine du sentiment d’injustice, n’ont subi aucune conséquences liées au conflit : « Cela me parait impossible vu leur attachement sincère aux idées socialistes et tant je les sais éloignés, à tous points de vue, des gros maquignons, les Borgeauds, les Schiaffino et autres Blachette, magnats de la marine marchande, de l’Alfa, des milliers d’hectares, des milliers de travailleurs, à l’heure où je vous parle, déjà à l’abri des convulsions qui vont broyer les petits pieds-noirs. » (p. 140)
Il rappelle le désintérêt des métropolitains pour l’Algérie et les pieds-noirs.
Il décrit l’aveuglement des pieds-noirs, sans toutefois le juger : « Les hommes ne se résignent pas à battre en retraite à temps, à éteindre prématurément les maigres lueurs d’espérance, ils raillent les miracles, mais les attendent toujours. »(p. 115)
On ignore si le personnage de Jean-Michel Leutier est inspiré d’un sous-lieutenant précis, ou s’il a vocation à personnifier le déchirement intérieur de tout individu épris d’un idéal de justice, et attaché à l’honneur de défendre sa patrie. Sa nation.
L’auteur a lui-même été sous-lieutenant. Il connaît les lieux. Abane Ramdane est lui, un personnage historique, sorti, à la faveur d’une écriture roborative, des oublis. L’oubli de son rôle fondateur dans l’indépendance de l’Algérie. L’oubli de son assassinat par les défenseurs de la cause qu’il a faite émerger : « Tour à tour présenté comme un Robespierre ou le Jean Moulin et même le Mao Tsé-toung africain, s’il avait survécu à la guerre, Abane Ramdane reste peu ou mal connu. Cela n’est pas fortuit. Une véritable conjuration du silence en a fait l’oublié, voire « l’évacué » de la révolution algérienne. » (p.13)
Un autre règlement de la question algérienne aurait-il été possible ?
La nuit de Zelemta est un roman qui évoque la densité de la question algérienne. Les précurseurs, les visionnaires peuvent être les oubliés des honneurs.
La compassion elle, est présente chez l’auteur, pour cette population pied-noir, aveuglée par le poids des habitudes.
Le roman, dont le narrateur est un « petit curé » relatant les confidences de Jean-Michel Leutier en fin de vie, amène peu à peu le lecteur à cette fameuse nuit du printemps 1957.
L’évènement de cette nuit s’est-il produit ? Est-il simplement fictionnel ? Le lecteur en reste impacté.

http://www.albin-michel.fr/La-Nuit-de-Zelemta-EAN=9782226319425

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La nuit de feu et la fraternité des ignorants

« La nuit de feu » touche juste. Remarquablement écrit, il confronte nos évidences. La philosophie ne naît-elle pas de l’étonnement des choses simples ?
Des personnages aux certitudes revendiquées et antagonistes se rencontrent. Dans le désert, ils marcheront deux semaines, ensemble. Leurs heurts sémantiques couvent une commune obsession : l’explication : « Les dieux changent, se succèdent, meurent, les modèles cosmologiques également, et ne persiste qu’une ambition, celle d’expliquer. » (p.69)
Les mots ne rapprochent pas toujours. Ils peuvent éloigner, enfermer, orienter : « En secouant la tête, je chasse les militaires lexicaux. » (p.138)
Croyant ou incroyant, par quoi sommes-nous guidés ? « Jadis, les gens croyaient parce qu’on les y incitaient, aujourd’hui, ils doutent pour le même motif. » (p.78)
Eric-Emmanuel SCHMITT ne nous fait pas uniquement partager une expérience personnelle avec son verbe scintillant : «  En contraste avec l’austère absence de meubles, de bibelots ou d’images, le couscous m’apparut fastueux, coloré, ses viandes et ses légumes posés tels des bijoux sur un coussin de semoule. » (p.9). Ce que l’auteur nous offre de plus précieux, c’est un paradigme qui rompt l’opposition binaire entre croyant et incroyant.

Le pourquoi du comment est également inaccessible à chacun, fondant une nouvelle fraternité ; celle des ignorants.
La véritable fraternité ne réside pas dans le partage d’une croyance ou celui de son absence. La fraternité, mère de tolérance, prend sa source dans l’acceptation de l’ignorance comme donnée intrinsèquement humaine.
Ainsi Eric-Emmanuel SCHMITT, à travers le récit d’un homme qui se perd pour mieux se trouver, éprouver l’indicible grâce, ne cherche pas à convaincre.
Il clarifie, par sa rigueur conceptuelle, une confusion entre croire et savoir : « Ce que je sais n’est pas ce que je crois. Et ce que je crois ne deviendra jamais ce que je sais. »(p.181)
L’agnosticisme devient le paradigme de notre fraternité.
Qu’elle décide de croire, ou de ne point croire, l’humanité doit avoir conscience de son ignorance : « Face au questionnement sur l’existence de Dieu, se présentent trois types d’individus honnêtes, le croyant qui dit « je ne sais pas mais je crois que oui », l’athée qui dit : « je ne sais pas mais je crois que non », l’indifférent qui dit : « je ne sais pas et je m’en moque. » (p.181)

La nuit de feu est un excellent livre, que j’ai relu, sans le consumer, dès sa dernière page achevée.
Renvoyant dos à dos les dogmatiques de toute obédience, il resitue l’agnosticisme à la hauteur d’un humanisme pacifique : « Nous devons reconnaître et cultiver notre ignorance. L’humanisme pacifique coûte ce prix-là. Tous, ne ne sommes frères qu’en ignorance, pas en croyance. »(p.182)

Respecter l’autre, c’est reconnaître et accepter que pas plus que moi, il ne sait. Il s’essaie.